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Lectures, analyses et réflexions de Raphaël
28 novembre 2017

Ecrire pour sauver une vie, Le dossier Louis Till (John Edgar Wideman)

                             Ecrire pour sauver une vie

                                            Le dossier Louis Till

                                            (John Edgar WIDEMAN)

Ecrire pour sauver une vie

            Qui est Louis Till ? Réponse : c’est un de ces nombreux soldats noirs-américains engagés sur les champs de bataille, en Europe, durant la seconde guerre mondiale et qui ont fini exécutés par leur propre hiérarchie parce qu’ils ont été accusés d’avoir violé une Blanche. L’écrivain français Louis Guilloux, qui avait servi d’interprète dans ces nombreux procès ayant abouti à la condamnation des Noirs, évoquait ce sujet dans son livre OK, Joe ! ; un témoin de ces procès au dénouement connu d’avance auquel l’Américaine Alice kaplan avait rendu hommage dans The interpreter.

            Pourquoi John Edgar Wideman revient-il sur la sentence qui a condamné à mort Louis Till si nous la savons inique au même tire que tous les autres ? Y a-t-il des éléments nouveaux qui appelleraient à la révision de son procès ? Non ! L’auteur revient sur le procès et la mort de Louis Till pour essayer de comprendre la logique implacable qui structure la pensée de l’Américain blanc dès lors qu’il y a dans son récit la présence ou la marque d’un Noir. C’est aussi pour extirper de son être la place prise par cet homme et son fils et se sauver lui-même en les oubliant. Car ce livre est aussi le récit de sa propre vie bercée par ces deux noms de l'histoire américaine.

            Figurez-vous qu’en 1955 – dix ans après l’exécution de son père en Europe – « Emmet Till, âgé de quatorze ans […], prit un train à Chicago pour aller voir de la famille dans le Mississipi. Quelques semaines plus tard, un autre train rapportait sa dépouille. Emmet Louis Till avait été assassiné parce qu’il était noir et avait prétendument sifflé une femme blanche ».

            Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis cet événement, mais le visage d’Emmet Till continuait de hanter l’auteur parce qu’il avait alors, comme la victime, quatorze ans.  Mais plus que cela, c’est le lien logique que le juge et le « jury d’une blancheur immaculée » ont établi entre le crime de viol qui a condamné le père en 1945 et le prétendu sifflet qui a abouti au lynchage du fils qui n’arrête pas d’ébranler John Edgar Wideman. Tel père, tel fils, avaient donc conclu les Blancs. Jugement logique et imparable !

            Pour John Edgar Wideman, le jugement de Louis Till – comme le sort infligé à son fils – est comme « n’importe quel bon roman à l’ancienne. Il se déploie peut-être d’un bout à l’autre du monde connu, mais au moment de la scène finale, l’intrigue est résolue, les comptes réglés, l’ordre rétabli, les personnages ont ce qu’ils méritent ». Ce qui veut dire que l’histoire est racontée par quelqu’un qui a tout dirigé de la seule façon possible afin qu’elle se termine « comme elle est censée se finir dès le premier mot de la première page ».

            John Edgar Wideman arrive donc à cette conclusion que « le crime de Till est un crime d’existence […]. Que Louis Till enfreigne ou pas la loi, la justice considère son existence comme un problème. Louis Till est une mauvaise graine qui, tôt ou tard, éclatera et en sèmera d’autres. Till nécessite une action préventive ». C’est pourquoi, selon lui, l’armée a entrepris plutôt une mission qu’une enquête. Pour les Blancs, la peau noire est intimement liée au viol. Elle est le moteur « prévisible de la concupiscence et de la violence bien connues qui bouillonnent […] dans le sang noir des soldats de couleur[…] Tous les individus noirs de sexe masculin étant coupables de vouloir violer les femmes blanches, aucun soldat noir pendu par les agents ne pouvait être innocent ». Parce que la peau noire et le viol constituent "une rébellion de pulsions ataviques incontrôlables", on comprend pourquoi « d’un bout à l’autre des Etats-Unis, les tribunaux continuent encore et toujours à relaxer des assassins comme si les vies noires auxquelles ils ont mis fin ne comptaient pas ».

Raphaël ADJOBI

Titre : Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till, 224 pages

Auteur : John Edgar Wideman

Editeur : Gallimard, 2016, traduction de Catherine Richard-Mas.

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18 novembre 2017

De la traite et de l'esclavage des Noirs en Libye au XXIe siècle

   De la traite et de l'esclavage des Noirs en Libye

                                     au XXIe siècle

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            Le lundi 13 novembre 2017, j’ai eu l’honneur d’être l’invité de la section départementale d’un célèbre club service international pour donner une conférence sur « Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques ».

            J’avais commencé mon exposé par une définition de l’Histoire qui passe parmi nous pour une science alors qu’elle est un récit dont le contenu s’éloigne de la vérité dès lors que le narrateur néglige ou travestit certains faits devant le structurer. Puis j'ai insisté sur l'immensité de l'Afrique qui est comparable aux Etats-Unis, l'Europe et la Chine mis ensemble. Par conséquent, avais-je dit, il convient de ne jamais la considérer comme homogène, physiquement et humainement. Ensuite, j’avais pris soin de délimiter les zones du continent africain qui connaissaient la pratique de l’esclavage comme l’Europe – le servage n’étant rien d’autre qu’un mot issu du latin désignant l’esclavage – avant de souligner que la zone forestière l'ignorait totalement. Pour preuve, j’avais fait remarquer à l’assistance que la fin de la traite négrière atlantique au milieu du XIXe siècle a coïncidé avec la fin de la traite et de l’esclavage dans cette partie de l’Afrique. Cela est un fait historique indéniable. A la fin du XIXe siècle, les déportations et les assassinats des chefs africains opposés à la colonisation européenne - avec son lot de travaux forcés - constituent des preuves supplémentaires de la non-pratique de cette forme d’asservissement de l'homme par l'homme dans la zone forestière africaine. 

                                Les foyers de l'esclavagisme africain

            Dès le lendemain de ma prestation, mon attention a été attirée par la vente aux enchères de migrants d’Afrique noire par des populations libyennes, blanches et arabes. C’est alors que m’est revenue avec violence ma réponse au doyen du public de la veille. Répondant à sa question sur l’esclavagisme que l’on dit exister aujourd’hui encore en Afrique, j’avais, à nouveau, clairement délimité les zones géographiques africaines où cette pratique était très ancienne et persiste encore : une zone qui part du Sahel jusqu'au nord du continent. J’avais alors avancé le cas de la Mauritanie où l'esclavagisme est courant en ce XXIe siècle et celui du Soudan où la traite a été constatée jusqu'au milieu du XXe siècle. J’avais alors parlé de l’expérience de Joseph Kessel et de son reportage pour le journal Le Matin en 1930. Le journaliste avait participé, au sud du Soudan, à la capture d'une bergère noire et témoignait des techniques mises en œuvre par les trafiquants pour se procurer la marchandise humaine qu'ils destinaient aux pays arabes d'Afrique du nord et du Moyen-Orient. Oui, l'esclavagisme est une pratique ancienne depuis le Sahel jusqu'au nord de l'Afrique où persiste encore en ce XXIe siècle ce que Malek Chebel appelle "l'esclavage de traîne" (1). 

 

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                       Ce qui se passe aujourd’hui en Libye n’est donc en vérité qu’une suite logique de l’histoire de l’Afrique : la persistance, dans sa zone islamisée, de la pratique de l’esclavage depuis le Moyen Âge ! N'oublions pas que Soundjata Kéïta l'avait aboli dans son empire au XIIIe siècle. Mais rien ne nous dit qu'il était parvenu à contrôler et maîtriser cette abolition. Tous ceux qui se vantent d’acheter et de vendre des Noirs sont issus de cette zone qui part du Sahel jusqu'au nord de l'Afrique. C'est dans cette zone sahélienne et nordique que l'on retrouve les confréries appelées "chasseurs traditionnels" qui ne sont rien d'autre que des chasseurs de gibier humain, des intermédiaires entre l'Afrique des forêts et le monde arabe.

                           Des chefs d'Etat africains sans réel pouvoir !

            Mais, après ce constat, la vraie question qui mérite d’être posée est celle-ci : que font les dirigeants africains dont les populations sont victimes de cette nouvelle traite et de ce nouvel esclavage ? C’est bien de montrer d'un doigt accusateur les Européens et les Arabes des siècles passés. C'est bien d'accuser les ancêtres de l'Afrique des forêts de ne pas avoir su lutter efficacement, pendant des siècles, contre les prédateurs européens et arabes. Maintenant qu’ils sont spectateurs de la répétition du même crime, que font-ils ?

            Retenons tous ceci : le mutisme des gouvernants africains devant le drame de leurs citoyens en exode massif vers des contrées lointaines - exode qui les expose à l’esclavagisme arabe connu depuis plusieurs siècles - témoigne de la vacuité de leur pouvoir. Certes, poussé par un journaliste, le président de l'union africaine a parlé. Mais que vaut la parole d'un président nègre ? Quel pouvoir a la parole d'un nègre ? « Tous les Noirs du monde actuel sont privés de pouvoir. Le pouvoir c'est tout simplement le contrôle de sa propre vie », le contrôle de la vie des siens pour un gouvernant !  « Si vous n'avez pas le contrôle (de votre vie et celle des vôtres), vous ne pouvez prendre vos responsabilités » (2). Oui, un président noir n’a aucun pouvoir devant ses pairs européens ou arabes. Un président noir est vide de toute substance valorisante pour les siens et pour la diaspora africaine.

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            Inutile de regarder du côté de la prétendue communauté internationale à la solde de l’Occident ; une communauté internationale qui n’est rien d’autre qu’un miroir aux alouettes pour les Africains. Elle est très douée pour les discours et pour détrôner un chef d’Etat nègre. Pour apporter une solution à une souffrance humaine, ses actions se limitent à des rassemblements chiffrés à des millions d’euros pour rédiger un discours final. En effet, on ne s’imagine jamais ce que cela coûte de réunir ces messieurs, de les loger durant des jours et des jours, les nourrir matin, midi et soir, leur assurer les voyages en avion pour les rassembler, les frais de carburant et les indemnités diverses pour produire un texte d’une page et un compte rendu de quelques dizaines de pages pour la postérité ! Assurément, les pauvres sont ingrats : ils ne savent pas apprécier le coût de tout ce que les puissants de ce monde font pour eux ! Assurément, les nègres sont des ingrats ! Il n’y a tout de même pas perte de gisements de pétrole dans cette affaire de vente de migrants noirs en Libye !

            Inutile de regarder du côté des médias français non plus. C'est la Corée que nous ne sommes pas capables de situer sur une carte qui les intéresse. Eux non plus d'ailleurs, mais en parler leur donne l'air d'être plus intelligents que nous. C'est pourtant la France qui a bombardé la Libye ! Mais une fois que les gouvernants français regardent ailleurs, nos journalistes déménagent pour ne pas rater l'actualité du président. C'est donc une journaliste américaine qui est venue leur montrer que la maison démocratique que la France dit construire en Libye grâce à ses amis au pouvoir brûle ! Pauvre France ! Pauvre Afrique ! Pauvre Afrique, l'obligée d'une pauvre France ! Les deux font la paire !

            Aux Français et aux Africains qui ne cessent de répéter qu'il faut tourner la page chaque fois que l'on évoque l'esclavagisme, je redis encore ceci : les peuples qui tournent les pages sombres de leur passé sans les lire, sans les enseigner, condamnent les générations futures à revivre les mêmes affreux événements.

(1) Malek Chebel : L'esclavage en Terre d'Islam, Fayard 2007.

(2) Nikki Giovanni, cité par Léonora Miano in "Marianne et le garçon noir", note p. 30).

Raphaël ADJOBI

8 novembre 2017

Marianne et le garçon noir (Léonora Miano)

                        Marianne et le garçon noir

                                           (Léonora Miano)          

Léonora Miano

            Avec Marianne et le garçon noir, Léonora Miano emprunte le chemin de la littérature noire-américaine faite de récits douloureux du corps des Noirs livré en pâture aux policiers blancs ou aux discours méprisants ; ces récits qui suscitent la passion des lecteurs français qui devraient par conséquent savoir qu'ici comme là-bas le Noir se heurte au même plafond de verre et aspire à la même liberté et à la même fraternité. Les neufs intervenants auxquels elle donne la parole, nous disent unanimement – en des termes différents – que La France sera résolument engagée dans la voie de la construction de la fraternité nationale « le jour où les descendants des inventeurs de la race consentiront à questionner leur héritage en la matière, et les raisons qui justifièrent, de la part de leurs aînés, cette fracturation du genre humain ». Et ils ajoutent : « Il ne suffit pas de clamer l’inanité de la notion de race. Il est nécessaire de savoir à quels besoins répondait son élaboration et, surtout, de quels fardeaux elle leste le legs culturel et politique auquel on ne souhaite pas renoncer » (Léonora Miano, p. 20).

            En effet, la France ne peut dire vouloir construire une fraternité nationale avec sa population noire tout en chérissant son passé colonial et en maintenant les règles anciennes qui établissent encore son empire sur certaines contrées de l’Afrique. Car le traitement que la France réserve à l’Afrique influe lourdement sur sa politique sociale et humaine à l’égard de sa population noire. C’est ce même regard de mépris plein du sentiment de suprématie blanche qu’elle porte sur l’Afrique qui anime ses relations avec ses citoyens noirs. D'autre part, l’ensemble des rédacteurs de ce livre semblent dire aux Africains – et j’espèrent que ceux-ci en prendront rapidement conscience – qu’aussi longtemps qu’ils ne seront pas capables de transformer leur regard sur eux-mêmes et leurs relations avec les autres régions du monde, le sort des Afro-descendants de France et d’ailleurs sera le mépris de leurs gouvernants et d’une grande partie de leurs concitoyens blancs. Oui, qu’ils sachent que l’image catastrophique véhiculée par l’Afrique collera toujours à la peau des Afro-Européens, où qu’ils se trouvent (Wilfried N’Sondé, p. 201-202). Car ici, « la première chose qu’on voit de toi, c’est ton enveloppe, ton corps. Et on projette des tas de choses dessus » (Yann Gaël, p. 227).    

            Chacun des intervenants qui prennent la parole après Léonora Miano livre le récit d’une ou plusieurs expériences – personnelles ou non – accompagnées de profondes réflexions sur l’état de la société française où les Noirs se demandent chaque jour comment vivre dans « cette France du XXIe siècle qui a conservé les codes du XVIIIe » (Amzat Boukari-Yabara, p. 103). Et ce sont assurément les multiples réflexions qui font de cette œuvre un très bel essai. Même les derniers textes qui se drapent d’un manteau poétique gardent ce ton de vérité lancée à la France blanche et à ses gouvernants. Chers compatriotes blancs, cessez de nous répéter « masquez cet esprit critique qu’on vous a inculqué […] cachez ce corps qu’on vous envie que tant d’autres travaillent à imiter eh bien cachez-le vous cachez-vous pour le confort de tant d’autres diluez-vous donc dissolvez-vous […] on est ici né nais-y ici mais si renais-y plus blanc plus écarlate que l’on te pardonne de n’être pas comme nous […] ». Surtout ne me dites plus « pensez donc comme moi que je puisse avoir raison de vous » (Yann Gaël, p. 103).

Raphaël ADJOBI    (Cliquez sur ma photo pour me contacter)

Titre : Marianne et le garçon noir, 267 pages ;

Auteur : Ouvrage collectif sous la direction de Léonora Miano

Editeur : Pauvert, 2017.

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