24 juin 2008
Joseph Kessel sur la piste des esclaves
Joseph Kessel sur la piste des esclaves

Au début du 20 è siècle, entre les deux grandes guerres, alors que sur le continent européen de jeunes étudiants africains, nourris aux idéaux de la liberté et de la dignité humaine, pourfendaient par des discours enflammés le colonialisme européen en Afrique, sur la terre de leurs ancêtres sévissait un fléau qu’ils ne voyaient pas ou qu’ils ignoraient parce qu’il était d’un autre type : le commerce des esclaves.
Le romancier Joseph Kessel, l’ami des truands, des noctambules et de tous ceux qui aiment les aventures risquées, était devenu un journaliste célèbre après un reportage retentissant sur la guerre anglaise en Irlande. Dans un ouvrage volumineux (934 pages) mais magnifique, Yves Courrière retrace la vie de ce colosse né en Argentine de parents russes. Des dizaines d’anecdotes sur sa vie fourmillent dans ce livre.
En 1930, lors d’un séjour en Egypte, Joseph Kessel fait la connaissance d’un trafiquant d’armes et le voici embarqué comme grand reporter du journal Le Matin aux confins de l’Afrique pour découvrir la réalité du commerce des esclaves noirs. Plutôt que de commenter le livre, je vous offre ici quelques extraits qui se veulent le témoignage d’une réalité vécue et donc indiscutable. N’oubliez pas que les événements se déroulent au début du 20 è siècle et que les luttes pour la décolonisation de l’Afrique sont déjà en germes.
« Au cours de ses pérégrinations dans la ville à la recherche de Saïd, que personne ne semblait connaître, Kessel accumula les preuves des mauvais traitements infligés aux esclaves. Il entendit les cris déchirants d’un jeune garçon battu à mort pour avoir volé à son maître une demi-bouteille de tetch (1), il vit un homme et une femme pendus par les pieds au-dessus d’un feu où le maître jetait à poignée du piment rouge qui leur brûlait yeux et poumons… » (p. 359).
Au crépuscule, Kessel, ses amis et leur guide parvinrent à un village aragouba. « Tandis qu’ils parcouraient les ruelles du village [… ], Saïd révéla au journaliste français comment il se procurait les esclaves ;
- J’ai deux moyens. Quand un village est trop pauvre ou son chef trop avare pour payer l’impôt, il s’adresse à moi. Je donne l’argent et je prends des esclaves. L’autre moyen est d’avoir des chasseurs courageux. Quand j’ai le nombre de têtes suffisant, je les rassemble dans un entrepôt comme celui-ci.
Ils étaient arrivés dans une cour où quelques planches traînaient par terre. Saïd les souleva et Kessel, en se penchant sur le trou profond qu’elles masquaient, vit quatre femmes endormies. Dans une cave voisine, gardés par un convoyeur au visage farouche, six esclaves étaient étendus. Dans la suivante, ils étaient trois. » (p.362-363).

Une scène de chasse : Après une longue marche, harassés et ruisselants, Kessel et ses amis « se retrouvèrent au crépuscule devant une vallée miraculeuse où serpentait un petit cours d’eau. L’herbe y était grasse, les bouquets d’arbres verdoyants. Sur le versant opposé, de minuscules silhouettes de femmes conduisaient un troupeau tintinnabulant du pâturage vers quelque hameau perdu dans la montagne. Incapable de communiquer avec Sélim, qui parlait un idiome inconnu (…), Kessel renonça à lui demander de quel animal il préparait l’affût. […] Jef se sentait plein d’admiration pour ce jeune chasseur assez habile pour affronter un animal, seulement armé d’un poignard. […]
Au réveil,, les quatre hommes virent Sélim à plat ventre à l’entrée du couloir étroit. Tel un jaguar, il épiait, les muscles immobiles, les yeux rivés au sentier, la main crispée sur un morceau de cotonnade. Comme la veille au soir les clochettes du troupeau tintèrent faiblement… leur bruit se rapprocha… des bœufs puis des chèvres passèrent près du buisson d’épineux… et Sélim bondit.
La fillette qui suivait le troupeau n’avait pas eu le temps de pousser un cri. Bâillonnée, entravée par la cotonnade, elle n’était qu’un mince paquet sans défense sur l’épaule de Sélim qui gravissait la sente avec l’agilité d’un chamois […] abandonnant l’équipe du Matin qui venait d’assister à un rapt comme cette région du monde en connaissait depuis des millénaires ! » (p.363-364)
Les images que je joins à ce récit sont également du 20 è siècle. Si les pays européens qui ont également
pratiqué l’esclavage l’ont déclaré « crime contre l’humanité », nous ne devons pas oublier qu’au 21 è siècle des pays africains et du Moyen Orient ne lui reconnaissent toujours pas ce caractère criminel. Ainsi, l’esclavage a été aboli trois fois en Mauritanie : en 1905 sous la colonisation française ; en 1960 lors de l’indépendance, et en 1980 par le pouvoir militaire. C’est dire la difficulté pour ce pays et d’autres à éradiquer cette pratique. Mais en réalité, s’il y a difficulté à éradiquer le mal, c’est parce que la loi officielle n’est jamais accompagnée de mesures de réhabilitation des personnes en état d’esclavage ; ce qui les obligent donc à demeurer sous le joug de leurs maîtres.
1. Hydromel violent qui porte vite à la tête. Boisson nationale éthiopienne.
Raphaël ADJOBI
03 juin 2008
Les Codes Noirs
Les Codes Noirs
Celui qui désire comprendre l’esprit qui animait les autorités françaises à l’époque de la traite négrière sera heureux d’avoir ce petit livre en sa possession. Outre les deux Codes Noirs, il contient également différents Arrêtés, Décrets, Proclamations et Protocoles français et internationaux touchant les esclaves du XVII è au XX è siècle.
A la lecture des deux Codes Noirs, je n’ai pas cessé de me demander pourquoi les dirigeants africains ont laissé leur peuple dans l’ignorance de faits historiques aussi importants. Je suis certain que la connaissance de telles règles esclavagistes nous auraient aidés à une meilleure compréhension du message des chantres de la négritude.
Par ailleurs, en lisant le texte de Christiane Taubira en introduction de ces deux Codes Noirs, je me suis posé cette question : combien d’hommes politiques français connaissent réellement la vraie histoire de France au-delà des notions classiques sur Jeanne d’Arc, Napoléon, Charles De Gaulle, la vie des rois et des reines, et les histoires de résistants durant les deux grandes guerres ? Sincèrement, je crois que peu de Français s’aventurent hors des sentiers battus. Le racisme qui persiste dans ce pays malgré les bonnes intentions des textes et des discours officiels confirme cette méconnaissance d’un pan entier de l’histoire de France.
Deux Codes Noirs, un même esprit
Le premier Code Noir date de mars 1685 et a été signé par Louis XIV. Trente-huit ans plus tard – décembre 1723 - Louis XV signe le deuxième Code Noir.
Aujourd’hui, bon nombre d’historiens et de commentateurs publics voudraient nous faire croire que les deux Codes visaient essentiellement à améliorer la vie des esclaves violentés par leurs maîtres. Quiconque professe cela est un menteur ; et c’est ce que Christiane Taubira a démontré dans son introduction.
Il apparaît en effet dans les deux Codes que l’esprit du royaume de France était de réglementer le joug de l’esclave ; en d’autres termes déterminer de façon claire le champ d’action de l’esclave dans lequel le maître doit le maintenir. Celui-ci a peu de devoirs. Au regard des codes, le maître « criminel, barbare et inhumain » (art. 26 du 1er Code, art. 17 du 2è Code) est celui qui ne fournit pas le nombre de vêtements fixé par la loi à ses esclaves. C’est tout ! On croit rêver ! Et il doit veiller à ce que son esclave ne nuise pas à son voisin. Si le dimanche le maître ne doit pas faire travailler son esclave dans les champs, il ne doit pas non plus l’autoriser à vaquer à des occupations champêtres ou artisanales pour son propre compte. C’est à peine croyable !
Cela montre tout simplement que toute initiative personnelle est interdite à l’esclave par les deux codes : il ne doit pas fabriquer ou produire pour son compte. Il ne peut ni vendre, ni acheter, ni aller librement d’une cité à l’autre, il ne peut se marier sans le consentement de son maître. Il ne doit pas avoir de bien propre : la quantité des produits de consommation dont il dispose est rigoureusement contrôlée par le maître. Il n’a pas le droit de disposer d’une journée libre pour vaquer à des occupations personnelles. La parole d’un esclave est nulle devant les tribunaux ; ils ne sont donc pas autorisés à témoigner. En clair, ils sont les objets de leurs maîtres et ne doivent donc jamais décider ou entreprendre librement. Les deux Codes déclarent « les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, (…) se partager également entre cohéritiers » (Art. 44 du 1er Code, art. 39 du 2è Code).
Pourquoi un deuxième Code Noir 38 ans après ?
Trente-huit ans après le premier Code, celui du 18è siècle insiste sur deux éléments qui semblent montrer une certaine évolution de la société. Cependant, il convient de rappeler que les deux Codes n’avaient pas la même destination géographique. Le Code de mars 1685 se rapporte aux esclaves des îles de l’Amérique et celui de décembre 1723 concerne les esclaves des Îles de France et de Bourbon (Île Maurice et la Réunion). Il ne faut donc pas parler d’évolution de la société mais de situation légèrement différente.
Si le deuxième Code reprend les termes du premier et en garde l’esprit, on constate l’insistance sur l’interdiction des mariages entre « les sujets blancs de l’un et l’autre sexe (…) avec des noirs » ainsi que le concubinage. D’autre part – toujours dans le deuxième code – il est interdit aux esclaves de travailler dans la fonction publique.
Le simple faite que ces éléments soient mentionnés dans ce dernier Code laisse croire que des esclaves avaient atteint un certain degré d’instruction pour prétendre (aux yeux de quelques individus) accéder à certaines fonctions publiques. On peut aussi croire que des relations particulières entre noirs et blancs avaient tendance à s’afficher ouvertement. Le Code était donc là pour permettre aux détracteurs de ces liaisons d’avoir les moyens de punir ceux qui oseraient élever par leurs liaisons des esclaves au rang d’êtres humains.
Raphaël ADJOBI
Titre : Codes Noirs
De l’esclavage aux abolitions
Introduction : Christiane Taubira
Edition : Dalloz 2006 (150 pages ; petit format / 2 €)
29 mai 2008
Sang négrier
Sang négrier
Sang négrier est le premier de deux « récits sidérants » comme le précise le sous-titre du recueil Voyages en terres inconnues. C’est une nouvelle, brève (27 pages), d’une rare beauté et de surcroît poignante.
Certes, c’est une nouvelle fantastique ; ce qui suppose une part d’indéfinissable parce que les événements dépassent l’entendement humain. « Cinq esclaves qui s’échappent d’un bateau négrier, une traque dans les rues de Saint-Malo … et l’inconcevable qui surgit, sous la forme d’un doigt sanglant cloué à une porte ! » Mais c’est également un récit au ton très réaliste mené par le nouveau commandant du navire négrier qui poursuit la routine de convoyer des esclaves achetés à l’île de Gorée vers l’Amérique, le Nouveau monde. Rigoureux et professionnel, le narrateur nous fait entrer dans la conscience des maîtres de la traite négrière qui ne font rien au hasard. Négrier, c’est un métier qui rapporte mais qui connaît des aléas.
Je conseille vivement ce petit livre à tous les adultes et aussi aux élèves à partir de la 3è. Les enseignants des lycées africains auxquels je pense et leurs élèves des lycées y trouveront un bon sujet de discussion sur l’esprit des négriers à l’époque du commerce triangulaire.
Laurent Gaudé, l’auteur, a fait preuve ici d’une grande justesse dans le rendu des propos et du comportement du personnage principal. Il est très convaincant. Je n’ai relevé qu’une seule erreur : les esclaves noirs ne parlaient pas tous la même langue. On ne pouvait donc pas au hasard choisir des éléments pour toucher les autres par le discours.
Raphaël ADJOBI
Titre : Voyages en terres inconnues
(Première nouvelle : Sang négrier)
Edit. : Magnard / coll. Classique & Contemporains
Auteur Laurent Gaudé
27 mars 2008
L'Esclavage en Terre d'Islam (2)
L’Esclavage en Terre d’Islam (2)
4 Arguments pour
perpétuer le commerce des esclaves
Consciemment ou inconsciemment, c’est la fable biblique de la malédiction de Cham, fils irrespectueux de Noé, dont la descendance (les kémites « brûlés par le soleil ») aurait été condamnée à servir celle de ses frères qui a conforté bien des peuples du monde chrétien ou arabe (oui !) dans leur entreprise de mise en esclavage des noirs. Mais au-delà de l’argument religieux, on retrouve ça et là dans les écrits des esclavagistes les arguments qu’ils semaient dans l’opinion publique pour justifier le commerce des Noirs. Le Livre de Malek Chebel nous en donne un aperçu.
Argument 1 : Les esclaves sont plus heureux dans leur condition que certains paysans d’Europe.
Argument 2 : Les esclaves pleurent et refusent la liberté quand on la leur offre. Certains vont même jusqu’à se suicider. Sur ce chapitre, les esclavagistes s’appuient sur une révolte qui serait survenue dans l’actuelle Barbade en 1830 alors îles des Petites Antilles. Des esclaves libérés se seraient révoltés pour demander le retour à leur condition d’esclaves. (p. 216)
Argument 3 : « Une fois le nègre abandonné à lui-même, il a toujours rétrogradé. Comme un cheval en liberté, il devient sauvage ; assujettissez-le au harnais, et aucun animal n’est plus utile. » (p.214, propos attribués à Sir Samuel White Baker). Vous aurez reconnu là l’éternel argument selon lequel on ne peut tirer le meilleur du noir qu’en le traitant durement.
Argument 4 : l’abolition de l’esclavage ne devrait se faire que progressivement, au fur et à mesure que les libérés trouvent du travail ; cela afin d’éviter de se retrouver avec un trop grand nombre de désoeuvrés. (p.282) Arguments repris aujourd’hui par les pays musulmans qui pratiquent encore l’esclavage.
La question de l’esclavage
En terre musulmane en 2007
Colloque de Rabat 17, 18, 19 mai 2007
Placé sous l’égide de l’Unesco, qui en a pris l’initiative et le financement, ce colloque s’est fixé comme objet « les interactions culturelles issues de la traite négrière et l’esclavage dans le monde arabo-musulman ». La vingtaine de chercheurs appelés à se réunir venaient des pays suivants : Maroc, Algérie, Egypte, Emirats Arabes unis, Mauritanie, Soudan, Somalie, Tunisie, Syrie, Turquie, Yémen. Malheureusement, la formulation du tract préliminaire permit à Malek Chebel de comprendre qu’en réalité, la rencontre de Rabat visait à mettre en valeur les « avantages secondaires » du système esclavagiste instauré dans les pays arabes et musulmans, quasiment avec l’accord des Etats africains concernés. (p.243 – 244) En d’autres termes, les éminents chercheurs de ces pays ont détourné le colloque de son objectif initial pour « montrer que les conséquences de l’esclavage n’avaient pas été aussi désastreuses qu’on le prétendait. » Attitude qui rappelle étrangement celle de la France qui veut enseigner dans ses écoles les aspects positifs de la colonisation.
Raphaël ADJOBI
(les italiques sont des remarques personnelles)
17 mars 2008
L'Esclavage en terre d'Islam
L’Esclavage en Terre d’Islam
A la lecture des premières pages de ce livre, on ne peut s’empêcher de penser à tous ces Noirs d’Afrique et des Etats-Unis d’Amérique qui ont rejeté le catholicisme qu’ils considéraient comme la religion des colons et des esclavagistes pour embrasser l’Islam. Au fil des pages, on ne peut cesser de penser à tous ces Africains, zélés défenseurs de l’Islam et qui durant leur vie entière jamais ne laissent échapper de leur bouche la moindre critique à l’adresse de la religion de Mohammed et des pays qui l’ont érigée en dogme d’état.
Il semble en effet que l’esprit critique à l’égard de sa religion et de ses pratiques soit le privilège du chrétien. La critique de sa croyance et des pensées de sa religion apparaît inadmissible pour le musulman. Les multiples condamnations à mort lancées de nos jours contre des écrivains ou des penseurs à travers le monde le prouvent.
On ne peut donc qu’être d’accord avec Malek Chebel quand il s’étonne du mutisme des musulmans sur la réalité de l’histoire de leur religion. Le monde musulman, selon lui, semble sciemment ignorer la culture religieuse musulmane. En d’autres termes, le musulman se complaît dans l’ignorance de son histoire religieuse incluant des pratiques sociales que la conscience humaine désapprouve aujourd’hui.
Lire ce livre, c’est découvrir les multiples visages de l’esclavage en terre musulmane hier et aujourd’hui. Malek Chebel nous parle des esclaves chanteuses qui furent parfois puissantes. Il nous parle des énuques d’Europe et d’Afrique, des esclaves soldats, etc… L’auteur nous promène de l’Espagne à l’Europe centrale en passant par l’Afrique et le Moyen Orient. Il montre du doigt « l’esclavage de traîne » - autrement dit la survivance de l’esclavage – au Sénégal, en Mauritanie, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Egypte, au Soudan, En Lybie, au Tchad, au Niger, au Sultanat de Brunei, en Arabie Saoudite,…. Il est écoeurant de lire que l’esclavage, souvent sous sa forme ancienne, existe aujourd’hui encore dans ces pays sans que les gouvernants osent s’attaquer franchement à l’éradication de ce phénomène honteux.
Ce livre est donc l’historique de l’esclavage sous sa forme archaïque en pays musulman fait de chasseurs d’esclaves, de caravaniers, de riches commerçants de « bois d’ébène » prélevés dans le sud du Sahara, pour nous découvrir son visage actuel fait d’humiliations individuelles, presque invisibles, difficilement quantifiables dont il donne certains aspects criants et révoltants à l’aube du XXI è siècle.
La note de l’éditeur fait remarquer que « l’auteur reconstitue avec minutie le développement d’une culture esclavagiste qui s’est greffée sur l’Islam. » Quant à moi, je dirais que c’est une culture esclavagiste à laquelle s’est adapté l’Islam avec complaisance pour ne rien changer à une pratique féodale. Ainsi l’Islam égalitariste qui prône le partage des richesses approuve et encourage le dispositif de dépendance de l’homme à l’homme. En ce qui concerne la polygamie, il ne fait que donner par le Coran un habit juridique à une pratique ancestrale qui prévalait. D’autre part, la libération de l’esclave que propose le Coran ne dépend que de la manifestation de la générosité ou de la repentance du maître ; ce qui fait dire à Malek Chebel que « la condition sine qua non de toute liberté humaine, à savoir la liberté de conscience, […] est inféodée à une croyance préalable, en l’occurrence l’Islam. »
Dès lors, on comprend avec l’auteur pourquoi la démocratie est impossible dans les pays qui ont fait de l’Islam une religion d’état, et pourquoi les régimes esclavagistes d’aujourd’hui sont généralement des régimes musulmans.
Raphaël ADJOBI
Auteur : Malek Chebel
Editeur : Fayard
04 février 2008
Ivoiriennes Ajourd'hui
Ivoiriennes aujourd’hui
Quelle est l’intention première des auteurs de ce livre ? Sans doute valoriser la femme Ivoirienne tout en soulignant la diversité ethnique du pays. Et au nombre des auteurs, je compte la photographe qui a tenu à présenter ses sujets dans leurs activités quotidiennes et dans leur beauté physique.
En effet ce livre qui est aussi un album photos abondamment illustré est un voyage dans la géographie humaine de la Côte d’Ivoire. Les quatre grands groupes (Akan, Mandé, Gour, Krou) et leurs composantes ethniques sont clairement situés sur quatre cartes du pays. Les curieux découvriront ainsi la richesse ethnique de ce petit morceau d’Afrique. Les Ivoiriens quant à eux pourront tester leur connaissance en essayant de repérer la situation géographique de chacune des 59 ethnies qui peuplent leur pays ou tout simplement essayer de les énumérer. Pour ma part j’avoue avoir découvert pour la première fois 26 noms d’ethnies que j’ignorais totalement.
Mais à travers la diversité ethnique du pays, c’est la femme qui est célébrée. Aux images montrant des femmes
dans leurs tâches quotidiennes sont associées des photos des moments de liesse populaire ou des images de femmes parfois trop apprêtées ou endimanchées. La photographe semble avoir résolument pris le parti de présenter la femme ivoirienne dans tout ce qui la valorise. Nous sommes ici très loin des images coloniales qui veulent offrir des sauvages en pâture à la curiosité occidentale.
Ivoiriennes aujourd’hui est un beau livre d’images et de géographie ethnique de la Côte d’Ivoire qui peut faire l’objet d’un agréable cadeau. Chacun y découvrira un peuple varié et la beauté des femmes de ce bout d’Afrique. Les Ivoiriens s’y regarderont comme dans un miroir pour apprécier leurs traits distinctifs et l’harmonie diversité de leur pays à travers les regards de leurs sœurs, de leurs épouses et de leurs mères.

Raphaël ADJOBI
Titre : Ivoiriennes aujourd’hui
Photographies : Viviane Froger-Fortaillier
Textes : Moussa Touré, Anna Manouan
et Solange Diabagaté Atsé
Edition : Editions SEPIA 2007
06 juillet 2007
Le choc amoureux
Le choc amoureux
Ce livre ne se raconte pas. Il est même difficile d’en faire un commentaire car il est question de sentiment, et précisément du sentiment amoureux. Le lire, c’est comme se regarder dans un miroir que l’on tient devant sa face pour vérifier ses propres traits.
Evidemment, on ne peut le conseiller à tout le monde. Une amie travaillant dans l’univers des livres l’a côtoyé pendant de nombreuses années mais ne s’est décidée à le lire qu’au moment où elle est tombée amoureuse. Avant, m’a-t-elle dit, je ne me sentais pas concernée. C’est exactement cela : il faut se sentir concerné par l’amour pour le lire ; il faut avoir été amoureux et, encore mieux, être amoureux pour savourer chaque ligne de ce livre.
L’amoureux a un comportement déroutant pour qui ne l’est pas et un langage singulier. Tout à coup, on devient poète, on désire se confondre avec l’autre chez qui tout semble beauté, charme et perfection. Non, j’arrête là cette pâle description de l’amour. Si quelqu’un vous dit qu’il est amoureux, offrez-lui ce livre. Il pourra vérifier en le lisant s’il l’est vraiment. Il semble en effet que nous affirmons parfois trop hâtivement que nous sommes amoureux. Les derniers chapitres du livre vous situeront sur votre sort.
Raphaël ADJOBI
Titre : Le choc amoureux
Auteur : Francesco Alberoni
édit : Presse Pocket
15 juin 2007
Strange Fruit
Strange fruit
(Un fruit étrange)
Les arbres du sud portent un fruit étrange.
Du sang sur les feuilles, du sang sur les racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud.
Etrange fruit pendant aux peupliers.
Scène pastorale du vaillant Sud.
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Parfum de magnolias, doux et frais.
Puis une odeur soudaine de chair brûlée.
Voici un fruit à picorer par les corbeaux
Que la pluie fait pousser, que le vent assèche.
Pourri par le soleil, il tombera de l’arbre.
Voilà une étrange et amère récolte !
Abel Meeropol

Strange Fruit est un poème qu’il faut lire en ayant à l’esprit un paysage rural semé de champs de coton qui laissent voir ça et là quelques arbres isolés ou quelques bosquets procurant un peu de fraîcheur. Il faut imaginer qu’au siècle dernier, dans les années 30, au plus fort des lynchages dans les campagnes américaines, quand un promeneur empruntait une route serpentant dans ce paysage de rêves, au détour d’un chemin, il n’était pas rare qu’il voie suspendu à un arbre un étrange fruit. Un fruit noir qui ensanglantait les feuilles et les racines de l’arbre qui le portait.
Ce fruit étrange dont il est question désigne les corps des victimes noires des lynchages que l’on pendait aux arbres quand elles n’étaient pas brûlées vives. Ces images, Abel Meeropol, un enseignant juif d’origine russe, les avaient découvertes par le biais des photographies que les familles blanches s’adressaient sans vergogne et sur lesquelles on les voyait rayonnantes à côtés de leur victime. Choqué par cette pratique, il écrivit et publia un poème (Bitter Fruit) sous le pseudonyme de Aka Lewis Allan. Il en fera par la suite une chanson et la proposera à la chanteuse noire américaine de jazz et de bleues, Billie Holiday. Celle-ci, déjà célèbre, chantera pour la première fois ce texte, devenu Strange Fruit, au Café Society, seul club antiségrégationniste de New York.
Dans une mise en scène sobre avec le public plongé dans le noir et un faisceau de lumière éclairant la silhouette de Billie Holiday, celle-ci chanta d’une voix déchirante accompagnée des seules notes d’un piano. A la fin de sa prestation, le public désorienté garda un silence de mort. Puis, un spectateur osa battre des mains entraînant peu à peu le reste du public dans un tonnerre d’applaudissements. Depuis, cette chanson compte parmi les réquisitoires artistiques les plus vibrants contre le lynchage couramment pratiqué dans le Sud et l’Ouest des Etats-Unis. Seize ans avant que Rosa Parks ne devienne célèbre en refusant de céder sa place dans un bus en Alabama, grâce à « sa voix déchirée et déchirante », Billie Holiday a permis à ce poème de faire prendre conscience du racisme et du pouvoir de l’art dans le combat pour les droits des noirs.
Voilà donc une œuvre que les écoliers noirs d’Afrique et d’ailleurs devraient étudier afin de ne jamais oublier ce qu’ont vécu ceux qui ont quitté brutalement la terre d’Afrique pour l’Amérique lointaine. Et il faut qu’ils sachent aussi que si l’on ne pend pas toujours des noirs, aujourd’hui on plastique leurs maisons, on les abat toujours au fusil, et on les frappe jusqu’à ce que mort s’en suive à la batte de base-ball. Ainsi, entre 1980 et 1986, on a recensé cent vingt et un meurtres imputables à l’ultra droite américaine (source : Centre du renouveau démocratique, basé en Alabama). Les morts motivées par la haine raciale n’ont donc pas disparu du sol américain.
Raphaël ADJOBI
(Sources : Article de Dirk Ingo Franke publié par Arte.tv. / Article de Jeannine Dath pour Théâtre Varia / Articles de Torpedo et Wikipedia / Photos : Wikipédia et Afrostyly)
Livres à retenir : 1) Without Sanctury, Le lynchage aux Etats-Unis en cent trente photographies. 2) Freedom, histoire photographique de la lutte des Noirs américains, édit. Phaiton, 2003. 3) L’empire du mal, dictionnaire iconoclaste des Etats-Unis ; auteur : Roger Martin, éditions Cherche-Midi, 2005.
Strange Fruit
Southern trees bear strange fruit,
Blood on the leaves and blood at the root,
Black bodies swinging in the southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees.
Pastoral scene of the gallant south,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolias, sweet and fresh,
Then the sudden smell of burning flesh.
Here is the fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.
Composed by Abel Meeropol (Aka Lewis Allan)
Originally sung : Billie Holiday
06 juin 2007
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
(Roman de Harper Lee)
Ce roman est à inscrire au nombre des plus belles narrations de la littérature du XXè siècle. Il y a des livres qui rencontrent indiscutablement l’unanimité des lecteurs. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est de ceux-là.
Ce qui fait le charme du livre, c’est avant tout le style de la narration : il est empreint d’une fraîcheur due au fait que tout est mené sous le point de vue d’une enfant d’à peine neuf ans mais qui est pleine d’humour. Cet humour tient d’ailleurs à la naïveté ou à l’innocence du regard de l’enfant qui ne peut que surprendre les adultes que nous sommes. Et cette naïveté ou innocence va admirablement servir le sujet de ce livre qui est tout simplement une évidente et affreuse injustice qui ne sera présentée que dans la deuxième partie du roman..
Le sujet du livre : Dans les années 30, dans une petite ville d’Alabama nommée Maycomb, le père de la petite Jean Louise est commis d’office pour défendre un jeune noir accusé du viol d’une jeune blanche de 19 ans. Atticus Finch, cet avocat intègre et rigoureux qui élève seul ses deux enfants, Jem et Scout (Jean Louise), va tenter d’accomplir sa tâche tout en essayant de préserver l’innocence de ses enfants confrontés aux préjugés et au mensonge des blancs.
Si donc ce livre est une véritable peinture du monde de l’arbitraire qu’était cette Amérique dans laquelle étaient perdus les noirs et contre laquelle ils mèneront leurs plus grandes luttes dans les années 60, il se veut également le témoignage d’une profonde humanité qu’un père veut laisser croître dans le cœur de ses enfants. En effet, cette relation entre Atticus Finch et ses enfants, ressemble beaucoup plus à une éducation à la Jean-Jacques Rousseau ou l’on laisse faire la nature ; ce qui aux yeux du commun des hommes ressemble plutôt à un manque d’éducation. C’est donc bien avec l’innocence de leur cœur que Jem et Scout découvrent l’injustice des hommes et non point avec les idées de leur père.
Titre : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
Auteur : Harper Lee
Edition : Le livre de poche
Raphaël ADJOBI
03 juin 2007
Comment la France a perdu l'Afrique
Comment la France a perdu l’Afrique
(Antoine Glaser et Stephen Smith)
Ce livre est vivement conseillé à tous ceux qui veulent avoir une vision globale de la politique africaine de la France depuis le début du XX è siècle. C’est en réalité essentiellement l’historique des relations entre la France et l’Afrique sub-sahélienne. On ne peut qu’être conquis par la qualité des analyses d’Antoine Glaser et Stephen Smith qui peignent ici les liens trop étroits entre l’ancien colonisateur et ses anciens colonisés.
Si le commun des Français est loin d’avoir saisi l’importance des événements qui se sont déroulés en Côte d’Ivoire en novembre 2004, les deux auteurs voudraient l’imprimer dans la tête de leurs lecteurs. Ils n’hésitent pas à comparer le massif encerclement de l’armée française devant l’Hôtel Ivoire à une véritable prise de la Bastille. Les événements de cette journée qui se sont poursuivis jusque tard dans la nuit avec le safari des hélicoptères français tirant sur les manifestants massés sur les deux ponts enjambant la lagune Ebrié ont véritablement sonné, à leurs yeux, la fin d’une ère française en Afrique. Jamais, nulle part en Afrique noire, la France n’a été autant bousculée, huée ! Et sans doute jamais depuis 1960, l’armée française n’a réprimé aussi sauvagement une manifestation dans ces anciennes colonies.
A ceux qui pensent que l’Afrique n’apporte rien à la France et qu’elle n’est pour celle-ci qu’un boulet, ils voudraient leur faire comprendre que c’est l’Afrique qui confère à la France sa notoriété dans le concert des grandes nations. Sans elle, le veto de la France à l’ONU n’aurait aucun sens ; et cela tout simplement parce que la France s’est toujours présentée devant les grandes nations du monde comme le parrain et le porte-parole des pays pauvres d’Afrique. D’autre part, l’Afrique est un marché de consommation pour la France. Enfin, la France s’est toujours octroyé le monopôle des investissements dans ces anciennes colonies ; en d’autres termes, c’est un marché où les investisseurs français ne souffrent pas la concurrence des autres pays développés. Et ce n’est pas rien d’avoir le monopôle des exploitations et des grands travaux dans tous les pays francophones d’Afrique. Enfin, ici et ailleurs dans les revues économiques, on souligne que malgré la crise qui sévit en Côte d’Ivoire, ce pays reste toujours la locomotive économique de l’Afrique de l’Ouest ; ce qui fait prendre conscience de la pauvreté des autres nations africaines.
Les lecteurs africains trouveront dans ce livre toutes les explications quant à la manière dont la France a été impliquée dans les différents coups d’état survenus en Afrique. Ils sauront également comment la France organise officiellement la désinformation pour rendre les dirigeants africains responsables de tout ce qui leur arrive. En clair, presque rien ne se fait en Afrique francophone sans la bénédiction de la France ou son bon vouloir.
Tous ces éléments et bien d’autres fournis avec force détails - dates et chiffres – font de cet ouvrage un précieux auxiliaire pour tous ceux que passionnent les aventures de la France sur la terre d’Afrique. D’autre part, les auteurs ne manquent pas de citer les sources des informations qu’ils donnent pour appuyer leurs analyses. Sources qui peuvent faire l’objet d’autres lectures.
Titre : Comment la France a perdu l’Afrique
Auteur : Antoine Glaser et Stephen Smith
Edition : Calman-Lévy
Raphaël ADJOBI
