19 novembre 2008
Histoire millénaire des Africains en Asie
Histoire millénaire des Africains
En Asie

Le titre du livre est à lui seul le résumé de son contenu. Aucun savant, aucun peuple ne peut contester depuis la fin de ce deuxième millénaire après Jésus-Christ que les ancêtres originels de l’espèce humaine aient évolué d’abord en Afrique pour ensuite migrer par vagues successives vers l’est. Il y a deux ou trois ans, j’ai vu le magnifique film montrant les ancêtres primitifs, les Homo erectus, quitter l’Afrique pour aller coloniser d’abord le Moyen Orient, puis l’Europe et l’Asie. Runoko Rashidi confirme que ce chapitre ne souffre d’aucune contestation scientifique.
Mais quand on aborde les époques plus modernes à partir de quelques millénaires avant Jésus-Christ, malgré bien souvent la concordance des constats, les conclusions diffèrent et parfois de manière très surprenantes. Il apparaît clairement que chaque fois que les Européens se trouvent devant des résultats de fouilles archéologiques qui leur révèlent que les habitants d’un lieu ne sont pas – de l’avis général – Aryens, ils concluent qu’il y a problème. Tous les éléments noirs ou négroïdes découverts ne suffisent pas à les convaincre du passé nègre du site. Non, se disent-ils, il est impossible que les Noirs d’Afrique soient à l’origine de quelque grandiose civilisation de l’Antiquité.
Ce livre est à la fois le résultat des lectures des travaux d’éminents anthropologues, de travaux d’archéologues et aussi des recherches personnelles de l’auteur sur le terrain au Moyen Orient, en Afrique et en Asie. Un grand voyageur Runoko Rashidi ; et ce sont les voyages qui ont confirmé ses recherches.
La première partie du livre donne les preuves de la présence des Noirs au Moyen Orient depuis plusieurs siècles. Runoko Rashidi démontre que contrairement à l’idée selon laquelle les grandes migrations des Noirs hors de l’Afrique se sont faites sous le joug de l’esclavage, la présence africaine en Irak et en Iran par exemple étaient vieille de plus d’un millier d’années avant les fameuses révoltes des esclaves Noirs au VIII è sicle (ap. J-C) et leur règne de quinze ans sur le sud de l’Irak actuel. Histoire très connue que rapporte également Malek Shebel dans L’Esclavage en Terre d’Islam. Puis il nous présente les Têtes-Noires de l’antique Sumer, le pays biblique de Shinear en Mésopotamie florissant au troisième millénaire avant Jésus Christ que certains chercheurs nomment abusivement des Eurafricains. Là-dessus, je ne vous en dis pas plus.
Il y a dans ce livre des pages parfois troublantes comme la colonisation du Sud de l’Arabie par les éthiopiens qui étaient des chrétiens au début du premier millénaire ; ou encore la présence des Noirs dans le sud du japon longtemps avant son peuplement par des peuples venus du Nord.
Quant à la présence des Noirs en Asie du sud, les preuves abondent aussi bien en monuments qu’en présence de traces de Noirs aux traits négroïdes. Ce qui prouve que longtemps avant les Ethiopiens et les Egyptiens aux traits fins, il y avait des peuples noirs des forêts d’Afrique qui ont gagné tous ces lieux de la terre. Si la majorité des peuples d’Asie d’aujourd’hui adorent des Bouddhas aux traits moins négroïdes, c’est tout simplement parce qu’ils ont senti le besoin d’ériger d’autres monuments aux traits proches des leurs plutôt que ceux négroïdes qu’ils avaient trouvés. Les ruines d’Angkor dont l’auteur publie quelques photographies parlent d’elles-mêmes. Tout semble confirmer la thèse de nombreux chercheurs selon laquelle les Noirs seraient les premiers habitants de l’Asie.
Je finis cet article sur un documentaire vu à la télévision française (Arte) le 8 novembre. Les fouilles de Méroé au Soudan, dirigées par une archéologue allemande ont révélé une civilisation aussi épanouie que celle de l’Egypte Ancienne. Des pyramides, des bas reliefs et des inscriptions hiéroglyphiques attestent des règnes de reines noires. Certains monuments rappellent même par leurs ornements la Grèce
Nous entrons dans l’ère de la connaissance de la vraie Histoire des Noirs. Je termine avec cette recommandation du Dr. Chancellor Williams : « Les populations africaines de Palestine, d’Arabie et de Mésopotamie doivent être étudiées avec plus de minutie. Tout cela nécessite une nouvelle race d’érudits, une érudition dont la seule mission sera de découvrir la vérité, et qui ne devra pas frémir de terreur si cette vérité venait à se révéler contraire à ce que l’on préférerait croire. » (in Destruction of Black Civilisation ; citée par Runoko Rashidi, p.15).
Raphaël ADJOBI
Titre : Histoire millénaire des Africains en Asie
Auteur : Runoko Rashidi
Edition : Monde Global
Collection essais / Histoire des Diasporas
12 novembre 2008
Le Rancheador ( journal d'un chasseur d'esclaves)
Le Rancheador
Journal d’un chasseur d’esclaves
J’ai été tout de suite séduit par la qualité de l’introduction du livre faite par Anne-Marie Brenot qui en est également la traductrice. On se rend très vite compte que cette introduction est le travail d’une spécialiste de l’Amérique latine. Son analyse du style du chasseur d’esclaves, celle des détails ayant retenu ou non l’attention de cet employé témoignent de son habitude à sonder l’histoire des administrations coloniales sud-Américaines ainsi que les habitudes des esclaves.
Nous savons tous que l’Histoire de l’Amérique latine, et particulièrement celle des îles, est avant toute chose une grande partie de l’Histoire de l’esclavage des Noirs. Mais ce livre qui est le journal d’un chasseur d’esclaves est très original parce qu’il est un rapport d’activité. C’est le rapport d’une activité officiellement reconnue par l’administration coloniale espagnole à Cuba. Cependant, l’auteur de ce rapport, Francisco Estévez, l’a écrit avec l’intention de se « disculper en cas de médisances et à faire foi devant les autorités en cas de contestations. » Aussi n’hésite-t-il pas à souligner la dangerosité de sa tâche et la célérité dont il fait preuve pour répondre aux sollicitations des planteurs pour qui un esclave qui prend la fuite est un voleur puisqu’il constitue une perte énorme pour son maître.
Tout en montrant qu’il fait consciencieusement son travail de chasseurs d’esclaves marrons (« Mon unique désire étant leur extermination ») il souligne l’immensité de sa tâche en dévoilant la bravoure et les ruses des esclaves. Il mentionne le nombre de jours qu’il consacre à chacune de ses opérations ou sorties, et il nous découvre par la même occasion que le marronnage n’est pas seulement le fait de quelques esclaves isolés puisqu’il découvre des campements qui comptent jusqu’à 19 cases (p.75), ou d’autres pouvant compter jusqu’à 80 ou 90 personnes (p.68). Le Ranchéador souligne aussi la difficulté qu’il a à trouver des guides, surtout parmi les Noirs libres (p.76).
Les détails de ce journal montrent à quel point les esclaves qui prenaient la fuite étaient organisés et combien ceux qui restaient docilement dans les plantations étaient majoritairement solidaires de leurs activités nocturnes. Contrairement à ce que l’on croit, les esclaves marrons (en fuite) exerçaient même une pression réelle sur certaines populations blanches qui pour ne pas subir leurs représailles préféraient taire la fuite de leurs esclaves ou la perte des produits de leur élevage ou ceux des champs. Dans ce livre, les dociles esclaves qu’on nous a toujours peints apparaissent des êtres assoiffés de liberté qui sont prêts à tout braver pour la conserver. Ce livre confirme l’idée de certains chercheurs comme Pierre H. Boulle (Race et esclavage dans la France
Raphaël ADJOBI
Titre : Le Rancheador (journal d’un
Chasseur d’esclaves)
Auteur : Francisco Estévez
( Traduit par Anne-Marie Brenot)
Editions :Tallandier
23 octobre 2008
Le génocide voilé
Le génocide voilé
Le génocide dont il est ici question est la traite négrière que les arabo-musulmans ont infligée à l’Afrique durant plus de treize siècles et qui subsiste encore sur le continent sous des formes très sournoises. Le ton ferme de l’introduction du livre faite par l’auteur est historique à mes yeux. Il me plaît en effet de savoir qu’un Africain noir de confession musulmane prenne enfin le passé de l’Afrique en main en osant dire clairement ce que fut l’Islam et ce qu’il est aujourd’hui comme héritage pour les Noirs d’Afrique. Après avoir lu le livre de Malek Chebel (L’esclavage en Terre d’Islam), je suis heureux de découvrir celui de Tidiane N’diaye. Nous sommes loin des discours traditionnels qui nous peignent le passé de l’Afrique sous ses atours idylliques.
L’esclavage, forme suprême de la domination de l’homme par l’homme, est absolument une des caractéristiques fondamentales de l’histoire de l’Humanité. Et le premier chapitre du livre décrit scrupuleusement les formes d’asservissements pratiquées par les sociétés traditionnelles d’Afrique Noire. Cependant, comme l’affirme si bien Tidiane N’diaye sans toutefois tomber dans la hiérarchisation victimaire, « force est de reconnaître que la dimension prise par la traite et l’esclavage qu’ont subi les peuples noirs dépasse en nombre de victimes, en durée et en horreurs tout ce qui avait précédé. Et dans la genèse de ces malheurs, historiquement la traite négrière est une invention du monde arabo-musulman. » (p.16) La dimension et l’intensité de l’esclavage pratiqué par les arbo-musulmans semblent ici d’une cruauté rarement peinte, sinon jamais, dans les manuels proposés dans l’enseignement en Afrique. Préservation de la susceptibilité des musulmans ?
A certains passages, ce livre rappelle dans son esprit celui d’Odile Tobner (Du racisme français) et nous oblige à nous demander lequel des deux esclavages – la traite atlantique (4 siècles) et l’esclavage arabo-musulman (13 siècles) – fut le plus cruel, le plus intense, le plus raciste. La cruauté de l’esclavage outre-atlantique se révélait dans les conditions de l’exploitation des Noirs entre les mains de leurs maîtres dans les plantations. La cruauté de la traite négrière des arabo-musulmans apparaît surtout dans les conditions d’enlèvement des Noirs sur leurs terres natales. Les conditions des voyages à travers le désert sont extrêmement déshumanisantes et mortelles. La peinture qu’en fait l’auteur donne à réfléchir sur la barbarie qu’a vécue l’Afrique. Las razzias que les chefs des tribus musulmanes du Nord, du Sahara et du Sahel opéraient ont contribué à détruire des villes noires entières. Ce commerce généralisé dans le monde musulman africain, Tidiane N’diaye ne le tait pas et cite les figures historiques des noirs qui ont été des ardents esclavagistes mais qui sont aujourd’hui louées dans certains pays. Il n’oublie pas non plus la castration massive des Noirs convoyés dans les royaumes du Moyen Orient et qui servent aujourd’hui encore comme gardes au Maroc et à la Mecque. Il parle également des armées essentiellement noires constituées au Moyen-Orient et en Afrique du Nord grâce à la traite des Noirs.
Les arabo-musulmans, venus nombreux de Perse et de Turquie, ont fait de chaque noir musulman un mercenaire pour la cause esclavagiste avec la bénédiction de l’Islam. L’aveugle solidarité musulmane qui poussent les noirs à tenir plus compte de la consonance du nom que des idées politiques vient de cette colonisation selon laquelle les bons musulmans peuvent faire la guerre aux mauvais musulmans et aux non musulmans. L’autre intérêt du livre est de nous permettre de comprendre le drame qui se joue au Soudan. Il nous montre que la crise humanitaire qui sévit dans cet immense pays est indissociable de la pratique de l’esclavage par les arabo-musulmans et les Touregs. D’autre part, les pirates Somaliens qui, dans l’Océan Indien prennent aujourd’hui les équipages des navires européens en otage pour obtenir des rançons vivaient dans un passé récent de la traite négrière vers l’Asie et le Moyen Orient. Le comptoir turc de Zanzibar était encore florissant au 20è siècle. Et tout cela, gouvernants africains et européens le savaient mais fermaient les yeux.
Raphaël ADJOBI
Auteur : Tidiane N’diaye
Titre : Le génocide voilé (enquête historique)
Edition : Continents Noirs NRF Gallimard.
26 septembre 2008
La mère de ma mère
La mère de ma mère
Un titre surprenant. Pourquoi pas tout simplement « ma grand-mère » ? Non. Ce n'est tout simplement pas possible. Cela n'a pas de sens. La mère de ma mère traduit exactement l'absence de relation affective entre Vanessa Chneider et sa grand-mère. Mais l'élément qui a suscité mon intérêt pour ce livre est ailleurs.
La grand-mère de Vanessa Chneider est noire. Là encore, vous me direz qu'il n'y a rien de vraiment extraordinaire. Il y a déjà plusieurs siècles que la France
« Dans la famille de ma mère, écrit Vanessa Chneider, on n'aimait pas les Noirs. Clara en parlait avec mépris, comme si elle n'en faisait pas partie. [...] elle interdisait à ses propres enfants de prononcer le mot noir. [...] Ma mère a toujours entendu dire qu'elle n'était pas noire. Elle entretient une relation confuse avec sa couleur de peau, Elle se dit typée mais ne se sent aucun lien avec les Africains ou les Antillais. (...) Elle ne s'estime concernée par aucune de ces catégories. » (p. 57-58)
Comment vivre dans la France
C'est un récit rapidement mené. Trop rapidement à mon goût. Tant que le livre garde pour visée la recherche de la personnalité de la grand-mère noire, il a retenu mon attention. Dès qu'il a sombré dans la narration des non-dits ordinaires des familles, il a perdu à mes yeux tout son intérêt.
Raphaël ADJOBI
Titre : La mère de ma mère
Auteur : Vanessa Chneider
Edition : Stock
08 septembre 2008
De Sang et d'ébène
De sang et d’ébène
(Roman)
« Venise, un soir d’hiver, un vendeur à la sauvette africain est assassiné. […] Un groupe de touristes américains était sur place, marchandant les contrefaçons de sacs de marque, mais personne n’a rien vu qui puisse aider la police. Le commissaire Brunetti est chargé de l’enquête ».
De sang et d’ébène est un livre policier très instructif qui nous découvre des aspects de l’immigration clandestine et par la même occasion le monde des sans-papiers vivant dans des squats insalubres. Il nous découvre aussi le visage de la contrefaçon, celui des diamantaires, celui aussi d’une société italienne dont les tricheries dans le domaine de la confection et de l’immobilier entretient tout un peuple étranger dans l’illégalité.
Ce livre est admirable par la justesse de la peinture sociale à travers laquelle s’affrontent humanisme et racisme primaire par le biais des opinions et des comportements des Européens blancs à l’égard des Noirs.
Mais rapprochons le contenu du livre de l’Afrique. Le commerce des vendeurs ambulants en Europe comme en Afrique est un commerce parallèle aux mains des grands commerçants qui ont pignon sur rue. Pour l’auteur c’est une évidence. On peut alors imaginer qu’en Afrique noir, ce sont les Libanais, qui, pour ne pas payer des taxes pour plusieurs magasins qu’ils pourraient ouvrir, décident de n’en ouvrir qu’un et lancer le reste de leur commerce sur le marché ambulant. C’est une façon très simple pour ces entrepreneurs étrangers de faire des économies en évitant les taxes officielles. C’est simple, mais il fallait y penser.
Raphaël ADJOBI
Auteur : Donna Leon
Editeur : Calmman-Lévy
22 août 2008
Eloge des femmes mûres
Eloge des femmes
mûres
(roman)
C’est un livre d’une profonde sincérité qui ne peut laisser aucun lecteur indifférent. Il oblige les adultes à repasser le film de leur adolescence et de leur jeunesse pour en tirer des réflexions personnelles. S’agissant des adolescents auxquels je recommande vivement les huit premiers chapitres, ils sont mis devant un choix délicat quant à la manière de vivre leur sexualité.
Une chose est sûre : ce livre fait apparaître les discours des sexologues et des prétendus conseillers en sexualité comme de vulgaires charlatans parce que rien ne vaut une bonne narration de l’expérience avec son lot de rêves, d’audaces et de déceptions. C’est un livre qui dédramatise la sexualité, surtout celle des adolescents. Et c’est à eux que l’auteur s’adresse en ces termes : « … je continue à penser que, s’ils ont le choix, garçons et filles devraient rester chacun de leur côté. Aujourd’hui, les filles sont plus faciles – beaucoup trop pour leur bien – et le plus souvent ce sont elles qui en pâtissent, plutôt que les garçons. Mais dans un cas comme dans l’autre, l’adolescence peut être un enfer. Alors pourquoi vivre cet enfer à deux ? Essayer de faire l’amour avec quelqu’un qui a aussi peu d’expérience que l’on en a soi-même me semble à peu près aussi insensé que de s’aventurer en eau profonde avec quelqu’un qui ne sait pas nager non plus. Même si on ne se noie pas, le choc est terrible. »
Et il ajoute quelques chapitres plus loin : « A l’époque où j’étais étudiant à l’université de Budapest, […] j’eus quelques aventures avec quelques filles de mon âge, qui m’apprirent qu’à vingt ans, si intelligente et chaleureuse soit-elle, une fille ne possédera jamais, et de très loin, le savoir et la sensibilité qu’elle aura à trente-cinq. »
Ces quelques lignes vous laissent imaginer le ton du livre et les multiples expériences qui tendent à conforter l’auteur dans son sentiment. S’il est classé dans la littérature érotique dans les librairies, il ne serait pas inconvenant de hisser ce livre parmi les classiques de la littérature à conseiller au grand public par la sobriété et parfois l’élégance du style et surtout par la philosophie de la sexualité qu’il prône et qui mérite réflexion. Mais il est avant tout un roman autobiographique fort intéressant.
Raphaël ADJOBI
Tite : Eloge des femmes mûres
Auteur : Stephen Vizinczey
Editeur : Folio
05 août 2008
Du racisme français
Du
racisme français
La couverture et le titre du livre d’Odile Tobner apparaissent à première vue racoleurs surtout dans cette période où il est de bon ton de parler du racisme dont font preuve un certain nombre de dirigeants et d’élus politiques sans oublier certains « peoples ». En réalité, c’est un ouvrage d’étude très sérieux et très complet que je conseille aux universitaires, aux hauts fonctionnaires et hommes politiques africains.
L’introduction du livre reprend les différents propos racistes de Nicolas Sarkozy, de Jacques Chirac, de l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse à qui l’auteur décerne la palme (sans jeu de mots), de Alain Finkielkraut, de Pascal Sevran, de l’élu socialiste Georges Frêche et les confronte à la bonne conscience des intellectuels et des gens instruits et à leur impudence à nier le racisme en France. Odile Tobner y indique ensuite clairement son objectif : fouiller dans les bibliothèques et donc dans les textes pour mettre à jour « comment s’est constitué le racisme tranquille qui sous-tend toute opinion, même bienveillante, à l’égard des Noirs » et « comprendre pourquoi, aujourd’hui, les affirmations les plus objectivement scandaleuses sont couvertes du voile d’une indulgence complice ». Comme l’écrit l’éditeur, « Odile Tobner révèle que la négrophobie fait partie de l’héritage français ».
C’est donc un livre de recherches qui part du 16è siècle où la traite négrière et l’esclavage font du racisme « une véritable innovation moderne » bâtie comme une idéologie au service du capitalisme pour s’approprier le monde. En effet, « une civilisation qui est prête, par tous les moyens, même les plus violents, à convertir le reste du monde à ses valeurs idéologiques doit avoir, selon l’auteur, une grande tranquillité d’âme, un grand sens de son bon droit ». Et c’est ce souci de la tranquillité de son âme et de son bon droit qui pousse la France à développer des idées de tout genre pour justifier son comportement. C’est exactement ce qui se passe dans la fable du Loup et de l’Agneau de La Fontaine : accuser faussement pour justifier l’injustice que l’on accomplit.
Elle présente et analyse les thèses racistes professées par les auteurs français à travers quatre siècles et donne à leur suite les réactions africaines et antillaises les plus vibrantes comme celles de Frantz Fanon, René Maran, Cheikh Anta Diop et de Aimé Césaire. Elle n’oublie pas non plus les réactions des Européens comme Anténor Firmin et Melville J. Herskovits que les Africains gagneraient à lire.
J’ai pour ma part particulièrement apprécié les analyses que fait l’auteur des théories racistes à prétentions scientifiques de Montesquieu, et l’étude très approfondie de la pensée de Frantz Fanon. J’ai également été très sensible à toutes ses réflexions personnelles que lui ont inspirées ses lectures des propos des auteurs français (Bossuet, Montesquieu, Lucien Lévy-Bruhl, Guillaume Apollinaire, Olivier Pétré-Grenouilleau …) qui sont parfois de véritables niaiseries qu’on n’hésiterait à attribuer à un enfant ou à un simple d’esprit. Toutes ces absurdités qui font que l’on lit ce livre la colère au ventre et l’esprit tendu comme un arc.
Raphaël ADJOBI
Titre : Du racisme français
(quatre siècles de négrophobie)
Auteur : Odile Tobner
Editeur : Les arènes (2007)
28 juillet 2008
L'autobiographie d'une esclave
L’autobiographie
d’une esclave
(Roman)
L’introduction de ce livre répond à une interrogation incontournable pour quiconque entreprend de se plonger dans la littérature noire américaine. Quel est le premier roman noir et qui en est l’auteur ?
L’on y découvre qu’aux Etats-Unis, au mois de février, le peuple noir de ce pays célèbre l’héritage afro-américain et encourage sa sauvegarde par des séminaires et commémorations diverses, des conférences et des cérémonies solennelles en hommage à leurs ancêtres dont les sacrifices ont permis d’obtenir la liberté dont ils jouissent aujourd’hui. Et durant ce mois est organisée une vente aux enchères de « documents imprimés, manuscrits et témoignages divers de l’héritage culturel afro-américain ». C’est au cours de la manifestation de 2001 qu’un professeur d’Harvard fait l’acquisition d’un manuscrit original présenté comme « une biographie romancée, rédigée dans un style fleuri, censée raconter l’histoire de la vie et de la fuite d’Hannah Crafts, mulâtresse née en Virginie ».
L’acquéreur de ce manuscrit voit tout de suite l’intérêt que l’on peut tirer de ce manuscrit s’il s‘avérait qu’il n’a jamais été publié et si sa narratrice était noire. Car ce qui est vrai aux Etats-Unis, c’est que « la littérature noire » des récits d’esclavage comme la Case de l’oncle tom (Beecher Stowe) était le fruit du travail des blancs. Il savait que les textes rédigés à la main par les Noirs aux XIXè siècle sont excessivement rares. Les nombreux récits d’esclavage, les autobiographies et les pamphlets de cette époque étaient écrits grâce à l’intervention de rédacteurs ou d’éditeurs abolitionnistes. Surtout les œuvres de fiction éditées et diffusées avant la fin de la guerre de Sécession l’ont été par les membres du mouvement abolitionniste blanc.
L’Intérêt du Livre
L’intérêt de ce livre réside donc dans le fait qu’il est de manière incontestable l’œuvre romanesque d’une esclave mulâtre rédigée de sa propre main dans les années 1850. C’est l’authentique production d’une esclave nourrie de la littérature romanesque du XIXè siècle. La narratrice emprunte les descriptions particulièrement frappantes de la pauvreté et du dénuement à ses lectures livresques. Ses nombreuses références aux textes bibliques témoignent par ailleurs de l’esprit anglican qui dominait la littérature américaine.
Ce livre est donc l’occasion de pénétrer directement dans l’esprit d’une esclave en fuite et lire sa vision de la société. La manière de caractériser l’intimité entre les blanches et les noires laisse croire que seule une noire ayant connu la servitude est capable de tant de justesse. Elle est également très franche au sujet des sentiments que lui inspirent les autres esclaves. Elle est fidèle quant à la manière des Afro-américains de se parler entre quand les blancs ne les entendent pas. Enfin, ses propos sur l’esclavage sont d’une franche simplicité. Ainsi, elle estime que « le plus grand fléau de l’esclavage c’est son caractère héréditaire ». Ce qui l’emmène à juger scandaleux le mariage entre les esclaves. D’autre part, il faut connaître la servitude pour écrire « ceux qui s’imaginent que les plus grands maux de l’esclavage résident dans la souffrance physique n’ont pas une idée juste et rationnelle de la nature humaine. » Les péripéties de sa fuite nous éclairent sur la manière dont les noirs vivent leur condition d’esclave.
Raphaël ADJOBI
Auteur : Annah Crafts
Titre : Autobiographie d'une esclave
Edition : Petite Bibliothèque Payot
(traduit de l'anglais)
24 juin 2008
Joseph Kessel sur la piste des esclaves
Joseph Kessel sur la piste des esclaves

Au début du 20 è siècle, entre les deux grandes guerres, alors que sur le continent européen de jeunes étudiants africains, nourris aux idéaux de la liberté et de la dignité humaine, pourfendaient par des discours enflammés le colonialisme européen en Afrique, sur la terre de leurs ancêtres sévissait un fléau qu’ils ne voyaient pas ou qu’ils ignoraient parce qu’il était d’un autre type : le commerce des esclaves.
Le romancier Joseph Kessel, l’ami des truands, des noctambules et de tous ceux qui aiment les aventures risquées, était devenu un journaliste célèbre après un reportage retentissant sur la guerre anglaise en Irlande. Dans un ouvrage volumineux (934 pages) mais magnifique, Yves Courrière retrace la vie de ce colosse né en Argentine de parents russes. Des dizaines d’anecdotes sur sa vie fourmillent dans ce livre.
En 1930, lors d’un séjour en Egypte, Joseph Kessel fait la connaissance d’un trafiquant d’armes et le voici embarqué comme grand reporter du journal Le Matin aux confins de l’Afrique pour découvrir la réalité du commerce des esclaves noirs. Plutôt que de commenter le livre, je vous offre ici quelques extraits qui se veulent le témoignage d’une réalité vécue et donc indiscutable. N’oubliez pas que les événements se déroulent au début du 20 è siècle et que les luttes pour la décolonisation de l’Afrique sont déjà en germes.
« Au cours de ses pérégrinations dans la ville à la recherche de Saïd, que personne ne semblait connaître, Kessel accumula les preuves des mauvais traitements infligés aux esclaves. Il entendit les cris déchirants d’un jeune garçon battu à mort pour avoir volé à son maître une demi-bouteille de tetch (1), il vit un homme et une femme pendus par les pieds au-dessus d’un feu où le maître jetait à poignée du piment rouge qui leur brûlait yeux et poumons… » (p. 359).
Au crépuscule, Kessel, ses amis et leur guide parvinrent à un village aragouba. « Tandis qu’ils parcouraient les ruelles du village [… ], Saïd révéla au journaliste français comment il se procurait les esclaves ;
- J’ai deux moyens. Quand un village est trop pauvre ou son chef trop avare pour payer l’impôt, il s’adresse à moi. Je donne l’argent et je prends des esclaves. L’autre moyen est d’avoir des chasseurs courageux. Quand j’ai le nombre de têtes suffisant, je les rassemble dans un entrepôt comme celui-ci.
Ils étaient arrivés dans une cour où quelques planches traînaient par terre. Saïd les souleva et Kessel, en se penchant sur le trou profond qu’elles masquaient, vit quatre femmes endormies. Dans une cave voisine, gardés par un convoyeur au visage farouche, six esclaves étaient étendus. Dans la suivante, ils étaient trois. » (p.362-363).

Une scène de chasse : Après une longue marche, harassés et ruisselants, Kessel et ses amis « se retrouvèrent au crépuscule devant une vallée miraculeuse où serpentait un petit cours d’eau. L’herbe y était grasse, les bouquets d’arbres verdoyants. Sur le versant opposé, de minuscules silhouettes de femmes conduisaient un troupeau tintinnabulant du pâturage vers quelque hameau perdu dans la montagne. Incapable de communiquer avec Sélim, qui parlait un idiome inconnu (…), Kessel renonça à lui demander de quel animal il préparait l’affût. […] Jef se sentait plein d’admiration pour ce jeune chasseur assez habile pour affronter un animal, seulement armé d’un poignard. […]
Au réveil,, les quatre hommes virent Sélim à plat ventre à l’entrée du couloir étroit. Tel un jaguar, il épiait, les muscles immobiles, les yeux rivés au sentier, la main crispée sur un morceau de cotonnade. Comme la veille au soir les clochettes du troupeau tintèrent faiblement… leur bruit se rapprocha… des bœufs puis des chèvres passèrent près du buisson d’épineux… et Sélim bondit.
La fillette qui suivait le troupeau n’avait pas eu le temps de pousser un cri. Bâillonnée, entravée par la cotonnade, elle n’était qu’un mince paquet sans défense sur l’épaule de Sélim qui gravissait la sente avec l’agilité d’un chamois […] abandonnant l’équipe du Matin qui venait d’assister à un rapt comme cette région du monde en connaissait depuis des millénaires ! » (p.363-364)
Les images que je joins à ce récit sont également du 20 è siècle. Si les pays européens qui ont également
pratiqué l’esclavage l’ont déclaré « crime contre l’humanité », nous ne devons pas oublier qu’au 21 è siècle des pays africains et du Moyen Orient ne lui reconnaissent toujours pas ce caractère criminel. Ainsi, l’esclavage a été aboli trois fois en Mauritanie : en 1905 sous la colonisation française ; en 1960 lors de l’indépendance, et en 1980 par le pouvoir militaire. C’est dire la difficulté pour ce pays et d’autres à éradiquer cette pratique. Mais en réalité, s’il y a difficulté à éradiquer le mal, c’est parce que la loi officielle n’est jamais accompagnée de mesures de réhabilitation des personnes en état d’esclavage ; ce qui les obligent donc à demeurer sous le joug de leurs maîtres.
1. Hydromel violent qui porte vite à la tête. Boisson nationale éthiopienne.
Raphaël ADJOBI
03 juin 2008
Les Codes Noirs
Les Codes Noirs
Celui qui désire comprendre l’esprit qui animait les autorités françaises à l’époque de la traite négrière sera heureux d’avoir ce petit livre en sa possession. Outre les deux Codes Noirs, il contient également différents Arrêtés, Décrets, Proclamations et Protocoles français et internationaux touchant les esclaves du XVII è au XX è siècle.
A la lecture des deux Codes Noirs, je n’ai pas cessé de me demander pourquoi les dirigeants africains ont laissé leur peuple dans l’ignorance de faits historiques aussi importants. Je suis certain que la connaissance de telles règles esclavagistes nous auraient aidés à une meilleure compréhension du message des chantres de la négritude.
Par ailleurs, en lisant le texte de Christiane Taubira en introduction de ces deux Codes Noirs, je me suis posé cette question : combien d’hommes politiques français connaissent réellement la vraie histoire de France au-delà des notions classiques sur Jeanne d’Arc, Napoléon, Charles De Gaulle, la vie des rois et des reines, et les histoires de résistants durant les deux grandes guerres ? Sincèrement, je crois que peu de Français s’aventurent hors des sentiers battus. Le racisme qui persiste dans ce pays malgré les bonnes intentions des textes et des discours officiels confirme cette méconnaissance d’un pan entier de l’histoire de France.
Deux Codes Noirs, un même esprit
Le premier Code Noir date de mars 1685 et a été signé par Louis XIV. Trente-huit ans plus tard – décembre 1723 - Louis XV signe le deuxième Code Noir.
Aujourd’hui, bon nombre d’historiens et de commentateurs publics voudraient nous faire croire que les deux Codes visaient essentiellement à améliorer la vie des esclaves violentés par leurs maîtres. Quiconque professe cela est un menteur ; et c’est ce que Christiane Taubira a démontré dans son introduction.
Il apparaît en effet dans les deux Codes que l’esprit du royaume de France était de réglementer le joug de l’esclave ; en d’autres termes déterminer de façon claire le champ d’action de l’esclave dans lequel le maître doit le maintenir. Celui-ci a peu de devoirs. Au regard des codes, le maître « criminel, barbare et inhumain » (art. 26 du 1er Code, art. 17 du 2è Code) est celui qui ne fournit pas le nombre de vêtements fixé par la loi à ses esclaves. C’est tout ! On croit rêver ! Et il doit veiller à ce que son esclave ne nuise pas à son voisin. Si le dimanche le maître ne doit pas faire travailler son esclave dans les champs, il ne doit pas non plus l’autoriser à vaquer à des occupations champêtres ou artisanales pour son propre compte. C’est à peine croyable !
Cela montre tout simplement que toute initiative personnelle est interdite à l’esclave par les deux codes : il ne doit pas fabriquer ou produire pour son compte. Il ne peut ni vendre, ni acheter, ni aller librement d’une cité à l’autre, il ne peut se marier sans le consentement de son maître. Il ne doit pas avoir de bien propre : la quantité des produits de consommation dont il dispose est rigoureusement contrôlée par le maître. Il n’a pas le droit de disposer d’une journée libre pour vaquer à des occupations personnelles. La parole d’un esclave est nulle devant les tribunaux ; ils ne sont donc pas autorisés à témoigner. En clair, ils sont les objets de leurs maîtres et ne doivent donc jamais décider ou entreprendre librement. Les deux Codes déclarent « les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, (…) se partager également entre cohéritiers » (Art. 44 du 1er Code, art. 39 du 2è Code).
Pourquoi un deuxième Code Noir 38 ans après ?
Trente-huit ans après le premier Code, celui du 18è siècle insiste sur deux éléments qui semblent montrer une certaine évolution de la société. Cependant, il convient de rappeler que les deux Codes n’avaient pas la même destination géographique. Le Code de mars 1685 se rapporte aux esclaves des îles de l’Amérique et celui de décembre 1723 concerne les esclaves des Îles de France et de Bourbon (Île Maurice et la Réunion). Il ne faut donc pas parler d’évolution de la société mais de situation légèrement différente.
Si le deuxième Code reprend les termes du premier et en garde l’esprit, on constate l’insistance sur l’interdiction des mariages entre « les sujets blancs de l’un et l’autre sexe (…) avec des noirs » ainsi que le concubinage. D’autre part – toujours dans le deuxième code – il est interdit aux esclaves de travailler dans la fonction publique.
Le simple faite que ces éléments soient mentionnés dans ce dernier Code laisse croire que des esclaves avaient atteint un certain degré d’instruction pour prétendre (aux yeux de quelques individus) accéder à certaines fonctions publiques. On peut aussi croire que des relations particulières entre noirs et blancs avaient tendance à s’afficher ouvertement. Le Code était donc là pour permettre aux détracteurs de ces liaisons d’avoir les moyens de punir ceux qui oseraient élever par leurs liaisons des esclaves au rang d’êtres humains.
Raphaël ADJOBI
Titre : Codes Noirs
De l’esclavage aux abolitions
Introduction : Christiane Taubira
Edition : Dalloz 2006 (150 pages ; petit format / 2 €)
